À l'Associated Press, une cadre a déclaré à ses propres journalistes que résister à l'IA est « futile ». Le retour de flamme a été immédiat.

Associated Press © Shutterstock
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Pour comprendre cette déflagration, il faut d'abord saisir ce qu'est l'Associated Press. Fondée en 1846, c'est l'une des trois grandes agences de presse mondiales, aux côtés de Reuters et de l'AFP. Mais contrairement à l'Agence France-Presse, qui tire environ 43 % de ses revenus de fonds publics (143 millions d'euros en 2025), l'AP est une coopérative à but non lucratif qui ne bénéficie d'aucune subvention d'État. L'agence dépend à 82 % de la vente de licences de contenu à des médias eux-mêmes en crise, et comme le résumait sa directrice des revenus : « Nous ne pouvons dépenser que ce que nous gagnons. »

Ce que la responsable IA de l'AP a vraiment dit à ses journalistes

Début mars 2026, le site Semafor a publié des messages internes issus du Slack de l'agence. On y découvre les prises de position d'Aimee Rinehart, responsable produit senior pour la stratégie IA de l'AP. Elle réagissait à un débat qui agite la presse américaine : le quotidien The Plain Dealer, à Cleveland, venait de créer un poste de « spécialiste en réécriture IA ». La mission du poste : transformer les notes de terrain des reporters en articles publiables grâce à un modèle de langage. Un candidat à un stage avait préféré renoncer et partir plutôt que de ne pas écrire ses propres papiers.

Rinehart a soutenu cette approche. Les rédactions locales, faute de moyens, cherchent de l'aide « dans toutes les directions », selon elle. Sa formule : « La résistance est futile. » Non contente de citer Star Trek, elle a aussi affirmé que « beaucoup, et je dis bien BEAUCOUP » de rédacteurs en chef préféreraient un article produit par l'IA à un texte humain. Sa thèse centrale : le reportage et l'écriture sont deux compétences distinctes, « rarement réunies chez une seule personne ».

La réaction a été frontale. Un journaliste de l'AP a qualifié ces propos d'« insultants et abjects ». Un autre a pointé le fossé entre ceux qui pilotent la stratégie IA et ceux « qui se lèvent chaque matin pour faire le travail de terrain ». L'agence a précisé que ces échanges ne reflétaient pas sa position officielle, rappelant son rôle de « référence » dans l'établissement de normes sur l'usage de l'IA.

Quand les promesses de l'IA se heurtent aux faits

L'argument de Rinehart a une logique : dans une agence sans filet public, chaque gain de productivité compte. Mais les précédents récents donnent peu de raisons d'être optimiste.

Fin 2025, le Washington Post a lancé un format audio automatisé, censé résumer l'actualité du journal. Résultat : des citations inventées, des prises de position fictives sur des sujets en cours. Les lecteurs ont moqué l'initiative, les journalistes l'ont qualifiée de « désastre ». Et ce fiasco ne concerne que la synthèse, pas même la rédaction d'articles originaux.

Plus récemment, un journaliste chevronné du site Ars Technica a été licencié pour avoir publié des citations fabriquées par un outil d'IA. Il l'utilisait pour synthétiser ses propres notes de terrain. Le logiciel a inventé une citation crédible à partir de propos réels. Même un spécialiste du sujet n'a rien détecté. Ce n'est pas un problème de mauvaise écriture : c'est un problème de fabrication de faux, présenté avec l'aplomb du vrai.

C'est tout le paradoxe de cette promesse. On attend de l'IA qu'elle produise vite et bien. Mais personne ne chiffre le coût de ses erreurs. Des citations inventées dans une agence dont les dépêches alimentent des milliers de médias dans le monde, c'est une faille dans la chaîne de confiance, pas un détail technique. Sur un autre volet, l'IA de Google est déjà accusée de siphonner le trafic des médias en ligne, tandis que des éditeurs dénoncent l'exploitation de leurs contenus pour alimenter les modèles d'IA. La question n'est plus de savoir si l'IA va entrer dans les rédactions. Elle y est déjà. La vraie question, c'est qui assume les dégâts quand elle se trompe.

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